Le professeur Mira est-il soluble dans la honte ?
- vivisectionsmedia
- 8 avr. 2020
- 18 min de lecture
-Ethique et vicissitudes de la médecine occidentale en Afrique-
par Virgil
Le 2 avril dernier, le plateau de LCI fut le lieu d'un échange surréaliste entre Jean-Paul Mira, chef du service de réanimation de l'hôpital Cochin, et M. Locht, directeur de recherche à l'Inserm, à propos des premiers essais cliniques d'un vaccin contre le Covid-19 :
« Est-ce qu'on ne devrait pas faire cette étude en Afrique, où il n'y a pas de masques, pas de traitements, pas de réanimation ? […] Un peu comme c'est fait d'ailleurs pour certaines études sur le sida. Chez les prostituées, on essaye des choses parce qu'on sait qu'elles sont hautement exposées et qu'elles ne se protègent pas ».
Le tollé est immédiat auprès des associations anti-racistes et sur les réseaux sociaux, notamment en Afrique, via les hashtags #WeAreNotRatLabs ou #TestezChezVous. Des pétitions circulent en ligne, dénonçant des « relents néo-colonialistes » et une allégation « raciste » de la part du Professeur Mira.
Le vaccin dont il est question, recommandé à l'origine contre la tuberculose et appelé BCG, n'est plus obligatoire en France mais l'est dans la grande majorité des pays africains. Il ne s'agit donc pas de tester à l'aveugle un produit, puisque comme le rappelle l'immunologue kenyane Yvonne Mburu dans les colonnes de Jeune Afrique : « Si cette étude devait prouver que le vaccin BCG a un effet protecteur sur le système immunitaire [contre le Covid-19), cela serait une bonne nouvelle pour l'Afrique parce que ce vaccin y est largement disponible et parce que la quasi-totalité de la population y est déjà vaccinée ». Plus cette expérimentation aura lieu dans des pays différents et sur des sujets différents, plus les données sur l'efficacité du BCG seront fiables. Ce n'est donc pas l'intérêt scientifique de l'étude qui pose problème dans les propos du professeur Mira. Le contenu et la portée de son intervention est, en revanche, beaucoup plus contestable, pour ne pas dire inaudible.
Un discours classiste et postcolonial
Contrairement à ce qu'affirme le professeur Mira au prélude de son intervention, son discours n'est pas « provocateur » : il est littéralement classiste, et fut interprété comme du « racisme » au regard du contexte postcolonial dans lequel il s'insère. Dans une tribune publiée sur le site du Monde, l'association Esprit d'Ebène s'insurge ainsi : « Faut-il rappeler que le dénuement africain n'est pas un fait de nature, mais résulte notamment d'un pillage continu ? Faut-il décrire les sentiments de familles réduites à la condition de rats de laboratoire ? ». Et Yvonne Mburu de surenchérir : « Il y a énormément de raisons scientifiques qui expliquent pourquoi ce serait utile de faire une étude clinique en Afrique et ce n'est certainement pas parce que nous n'avons « pas de masques ou de traitements » ou que nous sommes moins protégés ».
On aurait beau rire d'un professeur débusquant le manque de moyens matériels en Afrique quand, dans le même temps, des soignants français doivent employer des masques de plongée en guise de protections, l'idée de fond de M. Mira est bien celle-ci : les populations africaines ayant moins accès à des systèmes de santé tout au long de leur vie du fait de leur pauvreté, elles constituent une population-test plus révélatrice de l'efficacité d'un médicament.
Or, comment expliquer les nombreuses carences en termes de protection sociale -et de capacité économique- des pays africains autrement que par les pillages et recels de richesses organisés par les grandes puissances lors de la colonisation, puis par les obstacles au développement qu'on dû subir ces pays une fois indépendants ? A juste titre, on pourrait rappeler la récession suivant directement le krach de 1973, aggravée par la situation de dépendance africaine, et la double peine économique qu'ont constitué les politiques d'austérité imposées au continent par les instances mondiales, FMI en tête, au début des années 1980. On pourrait rappeler les nombreuses et obscures immiscions politiques des ex-colonisateurs dans la politique intérieure africaine, le maintien au pouvoir de dirigeants corrompus mais soucieux d'intérêts financiers occidentaux au détriment du développement de leurs sociétés, quand certaines multinationales n'allaient pas, elles-mêmes, financer des milices pour participer à des massacres (comme ce fut le cas en Sierra Leone par exemple).
Dans les propos du Pr Mira, au fond, et quand bien même ils soient le recyclage d'une rhétorique des siècles passés faisant de l'Afrique un « laboratoire in situ » à éclairer du phare de la bio-médecine occidentale, on ne parle pas tant de race que de classe sociale, on n'y parle pas tant d'africains que de pauvres. La mention « pas de masques, pas de traitements, pas de réanimation », outre le signe d'un aveuglement sur soi frisant l'irrationnel, le démontre suffisamment. La mention faite des prostituées « qui ne se protègent pas » ne fait que rajouter une couche d'obscène au mépris, fleurant également bon la vieille rengaine coloniale des femmes « dévergondées » des tropiques, construisant l'imaginaire exotique qui coûta tant aux femmes, du Nord au Sud de l'Afrique. Monsieur Mira, laissez-moi vous l'apprendre : certaines prostituées africaines ne se protègent pas, non parce qu'elles n'en ont pas la conscience, mais parce qu'elles ne le peuvent pas. Et ne pouvant déjà pas s'offrir de préservatifs, vous cautionnez de tester sur elles des anti-rétro-viraux qui, financièrement, leur resteront éternellement hors de portée ?
Les rapports entre médecine occidentale et l'Afrique ont un passé trouble, jeu à somme nulle fait de violences, de dominations, d'exclusion et d'opportunités politiques et économiques toujours au bénéfice du même camp au détriment de l'autre.
De ces images d'Epinal d'une Afrique sauvage par nature et éternellement livrée à la maladie et au désespoir, Fanny Chabrol dit ceci : « L’histoire de la médecine et de la santé publique en Afrique est une histoire faite de militarisation et d’expérimentations, qui a laissé des traces indélébiles qui ont fortement contribué à construire l’image d’un continent repoussoir, berceau des virus et des maladies ». Et rajoutait, à propos de l'épidémie Ebola : « Derrière les projets de renforcement et de fermeture des frontières, de rapatriement des médecins blancs, du « laisser mourir » des populations noires, se logent des rapports de pouvoir raciaux hérités de la colonisation, qui demeurent opérants. Le traitement expérimental a été refusé aux médecins africains et accordé à des soignants européens et américains rapatriés, alors que les populations les plus touchées ou les plus exposées seront probablement la cible des essais cliniques nécessaires pour tester les différents traitements ou vaccins ». Les rapports entre médecine occidentale et l'Afrique ont un passé trouble, jeu à somme nulle fait de violences, de dominations, d'exclusion et d'opportunités politiques et économiques toujours au bénéfice du même camp au détriment de l'autre. A l'heure d'une crise mondiale démontrant que la planète entière peut être exposée au même virus, et quand, pour une fois, l'Europe est davantage affectée par une épidémie que le continent africain, il semble intolérable de voir réactualisée, à la télévision française, la rhétorique postcoloniale assumant de tester sur des populations pauvres -parce que spoliées- des traitements cliniques auxquels elles n'auront probablement pas accès, ceux-ci étant destinés, in fine, aux élites occidentales.
La médecine occidentale et l'Afrique : une histoire trouble
Comme le rappelle l'article de Jeune Afrique, « l'Afrique n'a pas attendu Camille Locht et Jean-Paul Mira pour se méfier de la médecine occidentale. […] [Elle] charrie un lourd passé de scandales sanitaires et d'expérimentations illégales conduites par des médecins occidentaux peu scrupuleux en matière de règles éthiques et déontologiques ». Quelle que soit la probité des équipes engagées dans des campagnes sanitaires sur le continent -il ne s'agit pas de rejeter toutes les opérations médicales menées par des organisations-, il s'agit là d'une réalité historique et culturelle qui en recouvre d'autres et que l'on ne peut ignorer.
Parmi de nombreuses autres et pour ne parler que de la période coloniale, on pourrait citer l'histoire méconnue de la Lomidine, une injection supposée lutter contre la trypanosomiase -qui se révéléra plus dangereuse qu'efficace. Son administration préventive est au début des années 1950 la fierté des services de santé coloniaux français d'après-guerre. A une époque où la médecine est l'alliée objective de l'administration coloniale, et où elle légitime encore la « mission civilisatrice » des puissances européennes, les tournées au cours desquelles est administrée l'injection prophylactique permettent de renforcer le contrôle des populations en Afrique de l'Ouest.
Le 12 novembre 1954, le Sergice d'Hygiène Mobile et de Prophylaxie fait étape à Gribi, un village de l'est du Cameroun. En trois jours, les infirmiers « lomidinisent » plus de mille-trois-cents personnes. Quelques malades sont reportés suite aux injections, puis des décès, dont la liste s'allonge d'heure en heure. La piqûre de Lomidine a provoqué une infection bactérienne évoluant en gagrène. Plus précisément, l'eau avec laquelle avait été mélangée la poudre de Lomidine avait été contaminée. Au total, on dénombrera plus de 300 gangrènes et la mort de 32 personnes, « l'une des catastrophes médicales les plus brutales de l'histoire de l'Afrique », un « accident » qui rappelle celui de 1952 au Gabon, provoqué par la même solution. La faute à pas de chance ? La faute, plutôt, à des économies de bouts de chandelle. La Lomidine aurait pu être injectée en solution stérilisée, mais pour des raisons de coût, on lui préféra la poudre mélangeable.
Dans cette histoire, le médicament est « à la fois agent thérapeutique, technique de gouvernement, marchandise » ; dans cette histoire, la médecine « a été un outil du pouvoir colonial et une scène de sa légitimation ». Les expériences biomédicales de la seconde moitié du XXe siècle ont été, en Afrique, marquées par l'expérience impériale. La mémoire collective, atavique, a bien souvent gardé le souvenir d'un lien ombilical entre l'Etat colonial d'autrefois et les compagnies privées qui ont financé pour bonne part la colonisation. Ce lien est encore aujourd'hui, dans de nombreux endroits, projeté dans ses représentations des rapports entre les multinationales, les Etats africains et les anciennes puissances coloniales, incluant dans cette perception les ONG qui tentent de répondre à l'épidémie. Un triste exemple des effets que peut produire cette mémoire est le massacre d'une équipe médicale en RDC, lors de l'épidémie Ebola, par une population qui ne croyait pas à l'existence de la maladie.
La délocalisation des essais cliniques, une « aubaine » coupable de nombreux scandales
La chute des empires coloniaux, qui s'achève en 1980 avec l'indépendance de Zimbabwe, n'a semble-t-il pas freiné les désirs de la biomédecine de considérer l'Afrique comme un « laboratoire vivant », avec ou sans l'assentiment des entités locales. Attirés par la faiblesse des coûts et des contrôles et les facilités de corruption, les entreprises du médicament testent nombre de produits sur les populations africaines, nonobstant parfois la sécurité des patients. Confrontés à une chute du nombre d'occidentaux prompts à participer à des tests médicamenteux, notamment du fait de l'image négative colportée par la multiplication d'accidents, les industries pharmaceutique sont de plus en plus nombreuses à déplacer leurs laboratoires sur le continent africain pour étendre leurs essais cliniques : on parle désormais de dizaines de milliers d'essais « délocalisés ». Sans grande contrepartie.
Malgré la triste mémoire de la médecine occidentale dans les représentations collectives africaines, la privation d'accès au soins pour une large part de la population pousse, faute d'alternatives, des individus à participer. Du fait de la pauvreté de larges bandes du continent, les malades ne manquent pas et sont contraintes à la docilité, sans parfois comprendre l'objet ou les conséquences possibles des essais. Comme l'écrit Sonia Shah : « jamais les fabricants de médicaments n'ont accordé autant d'attention aux pauvres de la planète ».
Avec, évidemment, son lot d'accidents tragiques, dûs en grande partie à des procédures d'essai laxistes ou à un manque de considération envers la vie des « cobayes », au bénéfice de promesses de chiffres d'affaires colossaux. En décembre 2000, le Washington Post publiait ainsi une enquête en six volets intitulée « Body Hunters » (« Les Chasseurs de corps »), fruit d'une investigation longue et minutieuse sur les dérives des industries pharmaceutiques dans les pays en développement.
Ce n'est donc pas la pertinence de fond de la démarche scientifique qui pose problème, car d'un point de vue médical, le fait de tester des médicaments sur une population à risques est cohérent. Ce qui inquiète avant tout est le manque de transparence, de rigueur et d'éthique dans nombre de cas.
Le procès Pfizer, par exemple, fit couler beaucoup d'encre, se présentant comme « un précipité de tous les maux de l'Afrique : épidémie, pauvreté, corruption » (Le Monde, 20 juillet 2007). En avril 1996, une terrible épidémie de méningite, de choléra et de rougeole frappe le nord du Nigéria. Médecins Sans Frontières est sur place et vaccine massivement. L'hôpital de Kano est surchargé et ne peut accueillir tous les malades. La chaleur, le manque d'eau, de lits et d'hygiène accentuent une situation dramatique que les personnels de santé ne peuvent pas gérer. Surgit alors l'équipe de Pfizer, un géant pharmaceutique américain, qui cherche à profiter de la crise pour tester le Trovan®, un nouveau produit supposé lutter contre la méningite ; on va jusqu'à réclamer la mise à disposition d'une unité de soins et de personnel pour les besoins de l'expérimentation, une demande totalement irrationnelle au pic de l'épidémie. Evariste Lodi, un médecin belge chargé par MSF du suivi des malades, témoigne : « A cause de leur expérimentation, tous les malades n'avaient pas le droit au même traitement. Pour [le médecin local qui accompagnait Pfizer], ce n'était pas la santé des malades qui comptait, mais l'essai pharmaceutique ». On relate des cas d'acharnement sur des enfants qui pourtant ne supportaient pas le traitement. Sur les 198 enfants souffrant de méningite concernés par les essais, 11 sont morts et une trentaine souffre de graves séquelles (surdité, cécité...). Le laboratoire l'assure pourtant : « L'étude sur Trovan® a permis de sauver des vies ». A ce moment, il en espère 1 milliard de dollars de profit par an.La suite de l'histoire confirme pourtant les soupçons : la FDA américaine autorise le médicament en 1997 mais l'interdit aux enfants, avant d'en restreindre l'usage dès 1999 après qu'il ait été associé à des affections du foie et des décès ; en Europe, le Trovan® n'a jamais été autorisé. En 2001, les familles de victimes civiles au Nigéria attaquaient Pfizer en justice ; elles furent déboutées en 2005. Pour cause, un document capital, dissimulé, restait introuvable. Il fut publié par le Washington Post en 2006 : dans ce document, un panel de médecins concluait que Pfizer n'avait obtenu ni autorisation du Nigéria, ni accord formel des familles, et a établi que la forme orale du Trovan® n'avait jamais été testée auparavant sur des enfants atteints de méningite, contredisant la défense du laboratoire. Le rapport révélait enfin qu'un médecin nigérian corrompu avait antidaté une lettre certifiant que l'expérimentation avait été approuvée par un comité d'éthique. La firme assure qu'elle ne « savait pas ».
Autre exemple, cette fois au Cameroun. De juillet 2004 à janvier 2005, le laboratoire Gilead, fabricant du Tenofovir®, mène une série d'essais cliniques sur 400 prostituées camerounaises afin de tester son antiviral avant commercialisation. Celui-ci réduit la transmission du VIS (équivalent du VIH) chez le singe : il s'agit de savoir si la molécule fonctionne aussi sur l'être humain, en la testant pour cela sur une population à risques, en raison de la probabilité élevée des prostituées de contracter le virus. Les volontaires, souvent francophones et analphabètes, reçurent une information écrite en anglais. Selon certaines associations, certains participantes pensaient qu'on leur donnerait accès à un vaccin. La part des participantes se voyant administrer un placebo, conformément à la méthode clinique, n'a pas eu accès à un renforcement de leur suivi médical ni de la prévention du sida. Or, « l'essai ne peut fonctionner que si les filles sont exposées et s'infectent ».
La liste de scandales n'est malheureusement pas épisodique, ni circonscrite aux pays africains. En 1970, en Inde, de la quinacrine (un antipaludique non autorisé) est distribué à des centaines de milliers de femmes analphabètes, les rendant définitivement stériles. En 1980, en Inde toujours, un contraceptif injectable ayant provoqué des tumeurs chez le rat est testé sur des villageoises qui n'avaient pas été informées qu'elles participaient à un essai. A la fin des années 1990, des femmes analphabètes atteintes de lésions précancéreuses des vertèbres cervicales voient leur traitement interrompu sans information, afin d'observer l'évolution de la maladie. En 2003, un anticancéreux expérimental fut administré à plus de quatre cent femmes pour améliorer leur fertilité : le produit était toxique pour les embryons.
On pourrait rappeler à dessein, bien que cela remonte à bien plus loin, le scandale de Tuskegee, aux Etats-Unis. En 1932, une étude portant sur l'évolution de la syphilis sollicita 600 afro-américains pauvres dont 399 avaient déjà contracté la maladie. Alors qu'on leur avait affirmé que l'étude durerait six mois, elle s'est poursuivie pendant plus de quarante ans sans les en informer, même après que le financement de leurs soins se soit stoppé, et sans que les participants soient informés du fait qu'ils ne seraient jamais soignés. Aucun d'entre eux ne fut même informé qu'il était malade. Un scandale identique se produit au Guatemala en 2010, lorsque l'historienne Susan Reverby découvrit des documents indiquant que l'administration américaine, avec la complicité des élites guatémaltèques, avait dans les années quarante exposé sciemment -et sans leur dire- 696 prisonniers, soldats et malades mentaux à la syphilis afin de tester sur eux l'efficacité de la pénicilline.
Ce n'est donc pas la pertinence de fond de la démarche scientifique qui pose problème, car d'un point de vue médical, le fait de tester des médicaments sur une population à risques est cohérent. Ce qui inquiète avant tout est le manque de transparence, de rigueur et d'éthique dans nombre de cas, pouvant mener à des accidents graves.
Où est passée l'éthique ?
La question du consentement est primordiale, pour commencer. Comme le rappelle Jean-Philippe Chippaux, « l'essor de l'éthique médicale après la seconde guerre mondiale [...] ne s'est que lentement traduit dans le domaine pharmaceutique ». Le premier document à l'évoquer est le Code de Nuremberg, rédigé suite aux procès de médecins nazis accusés d'expérimentations humaines atroces, notamment sur les Juifs et les populations handicapées. La déclaration d'Helsinki (1964, actualisée en 2004) et la déclaration de Manille (1981) sont les principales à avoir complété le Code de Nuremberg. Concernant les études cliniques menées dans les pays en voie de développement, ces textes insistent sur « la compétence des investigateurs, le respect du consentement des participants, la confidentialité et la protection des sujets », mais ils ne prévoient aucune sanction. Or, comment mesurer le consentement d'un participant, a fortiori dans des situations où, soit il n'a pas d'autre choix que de se prêter au jeu des essais pour espérer se soigner, soit il ne comprend pas les informations qu'on lui donne -si tant est que les informations soient de bonne foi ? Sonia Shah parle à ce sujet de « plaisanterie du consentement éclairé ». Des anthropologues médicaux ont interrogé par questionnaire 33 participants à un essai de vaccin contre le VIH en Thaïlande, découvrant que trente d'entre eux n'ont pas été correctement informés. Dans notre exemple camerounais, plusieurs femmes pensaient qu'on allait leur administrer un vaccin. Lors d'un test réalisé en Haïti sur le VIH, 80% des participants ignoraient les finalités précises de l'étude. Au Brésil, une étude portant sur l'essai d'un contraceptif a révélé qu'aucun des sujets n'avait été informé de façon satisfaisante. Dans certaines études, plus de 80% des participants ignoraient leur droit à se rétracter en cours d'essai. On pourrait enfin se demander comment une personne qui n'a jamais entendu parler de bactéries ou de virus et qui ne dispose d'aucune connaissance biomédicale pourrait accorder un consentement « éclairé » à une étude pharmaceutique.
Les personnes qui participent à ces essais sont en général les plus pauvres, celles qui vivent hors de tout univers médicalisé, celles qui n'ont pas d'autre choix que de se laisser recruter pour des tests en échange d'une promesse de gains ou de soins.
La question du consentement ne peut par ailleurs pas être détachée de la composition des panels de participants. Les personnes qui participent à ces essais sont en général les plus pauvres, celles qui vivent hors de tout univers médicalisé, celles qui n'ont pas d'autre choix que de se laisser recruter pour des tests en échange d'une promesse de gains ou de soins. Pour être validé, un médicament doit en moyenne être testé sur plus de cent mille personnes. Les besoins de l'industrie médicale sont donc immenses.
Cependant, on estime que moins de 5% des américains se prêtent à des essais thérapeutiques, une tendance qui se retrouve en Europe. De plus, aux Etats-Unis, entre 40 et 70% des volontaires ont tendance à renoncer ; en Inde en revanche, les sociétés spécialisées affirment conserver 99,5% des sujets.
Puisque dans les pays en développement, les populations souffrent des mêmes maux qu'ailleurs mais qu'elles n'ont souvent pas encore été soignées de façon médicamenteuse, y entreprendre des essais cliniques est une aubaine : « les patients naïfs -autrement dit, les malades trop pauvres pour avoir pu entreprendre un traitement- constituent un vivier de premier choix ». Pour les défenseurs de ces essais -dont le Pr Mira doit sans doute faire partie- il s'agit d'une aubaine puisque les participants ont ainsi accès à des soins inaccessibles en temps normal. Pourtant, « offrir son propre corps à la science n'est pas tout à fait la même chose qu'aller pointer à l'usine » : la raison première des essais cliniques est précisément que rien ne garantit que le traitement fonctionne sans dangers.
Les médicaments testés sur ces populations ne leur seront en général jamais accessibles hors phase d'essais
Le risque pour ces populations est en outre multiplié par plusieurs facteurs. En premier lieu, les fabricants ne sont pas tenus de déclarer aux organismes de régulation occidentaux les essais réalisés à l'étranger ; en cas d'échec, ce qui arrive souvent, les tests disparaissent sans laisser de traces. De plus, les comités d'éthique et de réglementation locaux sont dans certains pays extrêmement laxistes, tout d'abord en raison de corruption (comme on l'a évoqué dans l'affaire Pfizer), mais aussi parce que les laboratoires rapportent beaucoup d'argent : un trop grand zèle dans le contrôle de ces industries, et c'est une manne d'argent colossale qui fuit le pays. En Inde, par exemple, la réglementation des tests a été assouplie en échange d'une espérance de 1 milliard de dollars annuels de chiffre d'affaires.
Enfin, dernier motif de scandale et non des moindres : le fait que les médicaments testés sur ces populations ne leur seront en général jamais accessibles hors phase d'essais. Sur les 1556 nouveaux médicaments mis sur le marché entre 1975 et 2004, seuls vingt concernent des maladies parasitaires ou infectieuses qui tuent chaque année plus de quinze millions de personnes dans les pays pauvres. A contrario, les traitements contre les maladies chroniques (diabète, cancers, etc.), pourtant bien présentes dans les pays en développement, sont testés sur des cobayes issus de ces derniers mais y sont pour la plupart inaccessibles. La sélection des médicaments développés est biaisée, puisque l'objectif principal des industries pharmaceutiques est de rentabiliser leurs investissements. On estime que seul un marché d'au moins 200 millions de dollars peut commencer à éveiller leur intérêt. A la fin des années 1990, le chiffre d'affaires mondial de l'industrie pharmaceutique était supérieur au PIB des pays d'Afrique sub-saharienne (380 milliards de dollars contre 300 milliards). Inutile de préciser que les maladies des pays pauvres ne figurent pas parmi leurs priorités.
Ainsi, très souvent, les produits testé sur les indigènes des pays pauvres ne sont jamais mis en circulation dans ces pays, ou bien sont commercialisés à des prix prohibitifs. A titre d'exemple, les promoteurs du Trovan® se sont-ils souciés du coût du traitement ou de ses possibilités de prise en charge ou de remboursement dans un pays qui ne dispose pas de Sécurité sociale ? L'administration du Tenofovir®, supposé bloquer la transmission du VIH, a-t-elle du sens sur un continent où l'usage du préservatif, disponible et moins coûteux, rencontre tant de difficultés ? Jean-Philippe Chippaux dénonce à cet égard la mise en place d'un « impérialisme stratégique, qui impose des règles spécifiques aux pauvres sans leur demander s'ils les acceptent ».
Conclusion
Le professeur Mira est-il soluble dans la honte ? En ces temps de pandémie, lors de laquelle des milliers de personnes décèdent en Europe faute de soins appropriés et où il faut lancer des cagnottes en ligne, en France, pour équiper les soignants des hôpitaux (!), suggérer des tests de vaccination chez des populations encore peu affectées par le Covid-19 n'est pas éthiquement acceptable, quel que soit l'intérêt scientifique de la démarche. L'industrie pharmaceutique y est déjà réputée pour profiter des largesses permises par les comités éthiques locaux afin de faire tester des produits qui, de toute façon, ne bénéficieront que trop rarement aux populations cobayes. La mémoire collective se rappelle des nombreux scandales sanitaires provoqués par des tests réalisés à la hâte, avec un souci de la santé des patients bien moindre que le souci de rentabiliser leur participation en revendant ces produits sur les marchés occidentaux. Rien d'étonnant donc à ce que les populations africaines se soient indignées de cette proposition, d'autant que cette pandémie ne trouve -pour une fois diront certains- pas sa source sur le continent africain. Cette intervention n'est pas seulement raciste : elle est classiste, établissant schématiquement, de manière sous-jacente, qu'il faudrait encourager l'expérimentation sur les pauvres d'Afrique pour pouvoir soigner les riches d'Europe, dans le prolongement d'une médecine coloniale et postcoloniale qui a déjà trop établi la démonstration de ses abjectes transactions.
La polémique est d'autant plus dangereuse qu'à force de nourrir la méfiance des populations du Tiers-Monde envers la biomédecine occidentale, des rumeurs s'alimentent, conduisant à un rejet total de la médication dans certains contextes, comme on a pu le voir lors de l'épidémie Ebola (où la réalité du virus fut parfois niée et érigée en « complot occidental »), mais aussi en Afrique du Sud où la ministre de la Santé a qualifié certains médicaments occidentaux contre le VIH de poison, avec les conséquences sanitaires que cela implique. Au Nigéria, suite à l'affaire Trovan®, la population a pendant des années refusé la vaccination antipolio, accusée de transmettre le sida ou de rendre stérile.
En fin de compte, rappelle Yvonne Mburu, le débat « doit être tenu par des personnes légitimes. Il ne s'agit plus d'entendre les Occidentaux : les scientifiques africains doivent faire entendre leur voix pour lutter contre la désinformation ». L'Afrique, berceau de la médecine, a des besoins spécifiques en matière de santé publique dont on peut souhaiter qu'ils soient pris en charge par l'industrie africaine elle-même. La pharmacopée traditionnelle africaine, mieux acceptée par les populations et plus économique, doit être développée et diffusée, afin de se substituer à des essais cliniques discutables et trop souvent peu éthiques. La production médicamenteuse africaine et la recherche pharmaceutique qui s'y développe doit répondre aux besoins du continent et être accessible aux populations africaines avant tout.
Peu importe que certains essais se justifient pour des raisons scientifiques, si le coût pour y avoir accès se double de trop nombreuses manipulations, d'accidents et d'effets secondaires indésirables au bénéfice d'une industrie actionnarisée qui n'a trop souvent ni morale, ni scrupules. Comme l'a déclaré le bioéthicien Jonathan Moreno, « l'abandon éventuel de ces recherches à l'éthique criticable est une partie du prix à payer si nous voulons reconnaître qu'il existe une différence entre un rat de laboratoire et un être humain ».
Sources :
« Traitements contre le coronavirus testés en Afrique : une polémique dangereuse », Jeune Afrique, 6 avril 2020 [en ligne]
« Coronavirus : « Sur LCI, des propos qui sont une insulte à l'Afrique et à l'humanité » », Le Monde, 6 avril 2020 [en ligne]
« Comment contenir la pandémie en Afrique : le diagnostic des scientifiques de l'OMS et de l'UA », Jeune Afrique, 6 avril 2020 [en ligne]
Bernard P., « Morts sous antibiotique », Le Monde, 20 juillet 2007
Shah S., « La plaisanterie du consentement éclairé », Le Monde Diplomatique, mai 2007
Shah S., « Médicaments du Nord testés sur les pauvres du Sud », Le Monde Diplomatique, mai 2007
Chippaux J-P, « L'Afrique, cobaye de Big Pharma », Le Monde Diplomatique, juin 2005
Dozon J-P, « D'un tombeau l'autre », Cahiers d'études africaines, vol. 31, pp. 135-157
Chabrol F., « Ebola et la faillite de la santé publique en Afrique », Revue internationale et stratégique, 2014/4, n°96, pp. 18-27
Ibrahima Niang C., « Ebola : une épidémie postcoloniale », Politique Etrangère, 2014/4, pp. 97-109
Lachenal G., Le Médicament qui devait sauver l'Afrique. Un scandale pharmaceutique aux colonies. Paris, La Découverte, 2014
Bouyahia M., « Genre, sexualité et médecine coloniale. Impensés de l'identité indigène », Cahiers du genre, 2011/1, pp.91-110
Fassin D., « Entre désir de nation et théorie du complot. Les idéologies du médicament en Afrique du Sud », Sciences Sociales et Santé, 2007/4, vol.25, pp.93-114
Quarraisha Abdool K. et ali, « Informed Consent for HIV Testing in a South African Hospital : Is It Truly Informed and Truly Voluntary ? », American Journal of Public Health, 2008/4, vol. 88, n°4, pp. 637-641
Dossier « Body Hunters », The Washington Post, décembre 2000 [en ligne]
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