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Le poisson d'avril est-il un maquereau ?

  • vivisectionsmedia
  • 1 avr. 2020
  • 6 min de lecture

par Virgil


En ce premier avril fleurissent sur internet -confinement oblige- une miscellanée de calembours ou de farces, l'humour le plus potache se trouvant parfois dérouté par la concurrence d'un absurde confinant au génie -tel ce tweet d'Emmanuel Macron ouvrant le bal du Jour des Fous par : « la démocratie, la santé, l’éducation, la lutte contre le changement climatique sont au cœur de […] notre vision internationale ». Mais bien que la tradition du premier avril perdure chaque année, il est difficile d'en trouver l'origine historique, les différentes explications se superposant ou se contredisant entre elles. Relancer la recherche sur le sujet équivaudrait à écrire une thèse plutôt originale ; mais nous nous sommes penchés aujourd'hui sur les explications les plus courantes, et notamment sur une histoire obscène plutôt surprenante... Pourquoi donc se faire des blagues le premier avril ? Et pourquoi ce poisson accroché dans le dos ?


𝐏𝐫𝐞𝐦𝐢𝐞̀𝐫𝐞 𝐡𝐲𝐩𝐨𝐭𝐡𝐞̀𝐬𝐞 : 𝐥𝐚 𝐫𝐞́𝐟𝐨𝐫𝐦𝐞 𝐝𝐮 𝐜𝐚𝐥𝐞𝐧𝐝𝐫𝐢𝐞𝐫 𝐣𝐮𝐥𝐢𝐞𝐧 – 𝟏𝟓𝟔𝟒


Vous le savez peut-être, mais la France n'a pas toujours utilisé le même calendrier. Les semaines, mois et années -jusqu'à la durée des minutes!- ont été discutées et modifiées de nombreuses fois depuis l'Antiquité, souvent à l'initiative des pontifes religieux, les prêtres responsables de la bonne observance des fêtes chrétiennes, et donc du calendrier.


Pour faire simple, au Moyen-Âge dominait en Europe ce qu'on nomme le calendrier julien. L'année commençait ainsi à des dates variées en fonction de fêtes religieuses (Noël, 1er mars, 25 mars...). Le 25 mars notamment était associé à la fête de l'Annonciation à Marie (les fêtes mariales), où il était de tradition de s'échanger des étrennes. Dans les provinces françaises où l'année débutait à cette date, il était courant de prolonger ces fêtes jusqu'au 1er avril. Lorsqu'en 1564, par l'Edit de Roussillon, le roi Charles IX décide de faire débuter l'année au 1er janvier (annonçant ainsi la réforme du calendrier grégorien en 1582, du nom du pape Grégoire XIII), beaucoup de personnes ont des difficultés à s'adapter au nouveau calendrier, voire ne sont pas au courant du changement. Un nombre important de personnes continuèrent à célébrer le Jour de l'An au premier avril ! On raconte alors que pour se moquer d'elles, d'autres leur racontèrent de fausses histoires ou leur remettèrent de faux poissons marquant la fin du Carême. Le poisson d'avril, ou Jour des Fous en d'autres langues (𝐴𝑝𝑟𝑖𝑙 𝐹𝑜𝑜𝑙𝑠 en Angleterre), naissait, pointant ces « fous » qui n'acceptaient pas la réalité du calendrier.


𝐔𝐧𝐞 𝐝𝐞𝐮𝐱𝐢𝐞̀𝐦𝐞 𝐯𝐞𝐫𝐬𝐢𝐨𝐧 : 𝐥𝐚 𝐟𝐢𝐧 𝐝𝐮 𝐂𝐚𝐫𝐞̂𝐦𝐞


On parlait de la fin du Carême dans le paragraphe précédent, et ceci constitue aussi une explication du premier avril. Dans d'autres pays, en effet, le premier avril est connu comme le « Jour des Fous », mais nulle mention du poisson n'y est faite. Cette particularité française s'expliquerait par une superposition de ce jour de malice et de la Pâques annonçant la fin du carême, le poisson prenant une place importante dans l'alimentation à cette période de l'année. Le mot « poisson » serait dans cette conjecture un emploi erroné du mot « Passion »[1], rapportant à l'histoire de Jésus Christ, ce qui est renforcé par le fait que l'ichthus chrétien, un symbole représentant un poisson utilisé du Ier au IVe siècle, est souvent interprété comme un acronyme du nom de Jésus.


𝐓𝐫𝐨𝐢𝐬𝐢𝐞̀𝐦𝐞 𝐯𝐞𝐫𝐬𝐢𝐨𝐧 : 𝐥𝐞 𝐜𝐚𝐝𝐞𝐚𝐮 𝐚𝐮𝐱 𝐩𝐞̂𝐜𝐡𝐞𝐮𝐫𝐬


Une origine possible viendrait de la suspension de la saison de pêche aux alentours du premier avril afin de respecter la période de reproduction des poissons. Pour se moquer des pêcheurs car la pêche était soit trop facile (abondance le jour d'ouverture) soit infructueuse (jour de suspension), on leur offrait un hareng. L'habitude se serait installée d'accrocher un vrai poisson dans le dos des gens à cette date, sans que les victimes s'en aperçoivent, jusqu'à ce que le poisson devienne malodorant. Mais cette hypothèse est rejetée dans la mesure où des archives historiques mentionnent le choix d'autres dates de saisons de pêche.[2]


𝐋𝐚 𝐯𝐞𝐫𝐬𝐢𝐨𝐧 𝐠𝐫𝐢𝐯𝐨𝐢𝐬𝐞 : 𝐥𝐞 𝐩𝐨𝐢𝐬𝐬𝐨𝐧 𝐝'𝐚𝐯𝐫𝐢𝐥 𝐬𝐞𝐫𝐚𝐢𝐭... 𝐮𝐧 𝐦𝐚𝐜 !


Cette interprétation est la plus cocasse mais elle reste intéressante, quand bien même elle n'apporte pas un grand éclairage sur l'origine de la tradition. Si notre première explication concernant un changement de calendrier semble plausible, elle est remise en question par le fait qu'on trouve des références au « poisson d'avril » bien avant 1564. En 1466, un écrivain obscur nommé Pierre Michault publie un recueil de poèmes, 𝐿𝑒 𝑑𝑜𝑐𝑡𝑟𝑖𝑛𝑎𝑙 𝑑𝑢 𝑡𝑒𝑚𝑝𝑠 𝑝𝑟𝑒́𝑠𝑒𝑛𝑡, dans lequel on trouve ces vers (on les a actualisés...) :


« Au seigneur donc convient dire en ce point, Ah Monseigneur, je sais un avantage, Moult bel et gent, lequel, pour un pourpoint, vous ferait amener en partage En vérité c'est une droite rage, Et s'il n'y a ni danger, ni péril, Mais j'en serai votre poisson d'avril »[3]


Dans ce texte, un « poisson d'avril » ne désigne pas une farce : en réalité, l'expression signifie «entremetteur, intermédiaire, jeune garçon chargé de porter les lettres d'amour de son maître». On retrouve l'expression « poisson d'avril » dans le 𝐿𝑖𝑣𝑟𝑒 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑑𝑒𝑎𝑏𝑙𝑒𝑟𝑖𝑒 (diablerie) de Eloy d'Armeval en 1507, puis la locution « poisson d'avril maquereau » en 1509 dans la 𝑅𝑒𝑠𝑢𝑟𝑟𝑒𝑐𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝐽𝑒𝑛𝑖𝑛 𝐿𝑎𝑛𝑑𝑜𝑟𝑒, offrant ouvertement le jeu de mots fondé sur les deux sens du mot maquereau. Ce n'est qu'en 1691 qu'on trouve trace dans la littérature du « poisson d'avril » comme « tromperie, mystification traditionnelle du 1er avril ».[4]


Le terme « maquereau » désigne différents taxons de poissons, en particulier le maquereau commun ; mais dans son second sens, il s'agit bien évidemment d'un mot d'argot pour parler d'un proxénète (comme son féminin d'argot, « maquerelle »).


Mais quel est donc le rapport entre le « poisson d'avril » de Pierre Michault et le « maquereau » ? Selon les sources, on en trouve en fait plusieurs.


L'argot « maquereau » pourrait avoir des origines diverses : il proviendrait selon certains du bas allemand 𝑚𝑎𝑘𝑒𝑙𝑒𝑟𝑒, qui signifie « trafiquant véreux » ; d'autres le rattachent à une déclinaison de mercureau, c'est-à-dire petit mercure, dans la mesure où le dieu de l'éloquence était aussi le messager des habitants de l'Olympe, son nom étant devenu celui d'un entremetteur de mauvais commerce.[5] On trouve une autre explication par le mot néerlandais 𝑚𝑎𝑘𝑒𝑙𝑎𝑟 qui signifie « courtier ».Le dictionnaire étymologique de la langue française de Ménage, lui, rattache le « maquereau » du l'hébreu 𝑚𝑎𝑐𝑎𝑟 qui signifie « vendre »[6].


L'Abbé Tuet, dans 𝑀𝑎𝑡𝑖𝑛𝑒́𝑒𝑠 𝑆𝑒𝑛𝑜𝑛𝑜𝑖𝑠𝑒𝑠, rapporte enfin qu'il fut un temps où on appelait un « maque »/ « mac » du terme de « poisson d'avril », par ce que le poisson qui partage ce nom est excellent à manger à cette période (il fait sa réapparition sur les côtes françaises vers la mi-mars)[5]. Il se raconte d'autre part, chez les pêcheurs, que le maquereau serait le poisson qui guide les harengs femelles vers les mâles...


Enfin, certains auteurs comme Pascal Viroux prétendent qu'Avril est issu du latin 𝑎𝑝𝑟𝑖𝑙𝑖𝑠, dérivé du grec 𝑎𝑝ℎ𝑟𝑜̂, diminutif d'Aphrodite, déesse de l'amour et du désir. La correspondance avec le début du printemps -et les traditions carnavalesques dérivées du Carême- « s'accorderait bien avec la montée de sève, le réveil de la nature et les émois amoureux que favorise la saison »[6].


Le poisson d'avril serait donc un « maquereau » ? S'il faut reconnaître que les petits poissons en papier qu'on s'accroche dans le dos ressemblent bien plus à ce poisson qu'à une raie, nous n'entendons pas que la fête du premier avril ait pour origine une célébration du proxénétisme. Il est en revanche tout à fait plausible que les deux fantaisies se soient superposées, et que la caractérisation licencieuse du « poisson d'avril » mettant en contact deux partenaires ait participé à un imaginaire trivial et moqueur correspondant au « Jour des Fous ». L'histoire de certains mots d'argot ne cessera en tout cas jamais de surprendre...



[1]John Brand, Observations on Popular Antiquities chiefly illustrating the origin of our vulgar customs, ceremonies and superstitions, 1815, p.117, disponible à l'adresse :https://books.google.co.ke/books?id=yh9JAAAAcAAJ...


[2]Th Lorin, « Essai sur les mystifications nommées vulgairement « poisson d'avril » », Travaux de l'Académie impériale de Reims, vol. XXII,‎ 1855, p. 134-140


[3]Pierre Michault, Le doctrinal du temps présent, 1466, disponible à l'adresse :https://books.google.co.ke/books?id=YD00AAAAMAAJ...


[4]Centre national de ressources textuelles et lexicales :https://www.cnrtl.fr/lexicographie/poisson/0


[5] Voir le Dictionnaire étymologique critique, historique, anecdotique et littéraite de Noël et Carpentier, 1839, disponible sur Gallica à l'adresse :https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2051596.texteImage


[6] Vitaux, Jean. « Le poisson d’avril serait-il un maquereau ? (29 mars 2009) », , Le dessous des plats. Chroniques gourmandes, sous la direction de Vitaux Jean. Presses Universitaires de France, 2013, pp. 98-100


Et bien sûr un grand merci à Wikipedia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Poisson_d%27avril)

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