Covid-19 : le Kenya se prépare à la crise
- vivisectionsmedia
- 25 mars 2020
- 6 min de lecture
par Virgil
Alors que l'épidémie du Covid-19 affole les marchés et questionne les politiques d'austérité conduites ces dernières années dans nombre de pays développés, l'Afrique est également heurtée par la pandémie, avec quelques semaines de retard, et se prépare à subir une nouvelle fois une épreuve sanitaire majeure sans en avoir nécessairement les moyens structurels. Je vous propose aujourd'hui de faire le point sur le Kenya (puisque je m'y trouve).
Bien que le nombre de personnes testées positives au Covid-19 soit en augmentation (premier cas confirmé le 13 mars, 25 cas confirmés aujourd'hui), le pays est relativement épargné à l'heure actuelle par rapport à d'autres pays africains tels que le Burkina-Faso (114 cas), le Sénégal (90), l'Egypte (402), l'Afrique du Sud (402 cas, pays d'Afrique sub-saharienne le plus touché), le Cameroun (70) ou la Côte d'Ivoire (73) [1].
Contrairement à la France, le gouvernement kenyan n'a pas attendu l'expansion de l'épidémie pour agir. Dès le début du mois de mars, des mesures sont prises pour contrôler les entrées dans les aéroports (agents médicaux au débarquement, prises de température de toutes les personnes débarquées de l'avion et mesures de quarantaine pour les cas suspects). Lorsque le premier cas (une jeune femme kenyane de retour des Etats-Unis) est annoncé, le 13 mars, le gouvernement recherche et teste toutes les personnes ayant été en contact avec elle. Ils identifient deux nouveaux cas et les placent en quarantaine le 15 mars. Le jour-même, des mesures sont prises pour faire fermer toutes les universités et écoles et interdire les rassemblements publics et les événements sportifs. Les frontières sont fermées, sauf pour les résidents étrangers et les citoyens kenyans, soit deux jours avant l'annonce de la fermeture de l'espace Schengen par Emmanuel Macron. Le 22 mars, le gouvernement adresse aux établissements recevant du public de prendre toutes les dispositions pour éviter les rassemblements. Les bars ferment jusqu'à nouvel ordre, de même que la plupart des discothèques. Les restaurants ne sont autorisés qu'à la vente à emporter. Certains commerces restent ouverts mais s'équipent de gels hydroalcooliques. Tous les véhicules publics (bus et matatus) doivent s'engager à faire respecter des distances de sécurité entre passagers. Les cérémonies religieuses sont limitées à 15 personnes, tout comme les événements en extérieur. Les mariages sont interdits.
Le 23 mars, le ministère de la Santé annonce que le nombre de cas confirmés est monté à 16. Le 25 mars, neuf nouveaux cas sont annoncés dans le pays, portant le total à vingt-cinq personnes, dont deux seulement présentent des complications (toutes deux âgées). Toutes les personnes ayant été exposées, notamment les personnes ayant récemment voyagé, sont sommées de se mettre en auto-quarantaine. Le gouvernement devrait annoncer dans les jours qui viennent de nouvelles mesures restrictives pour limiter la propagation de l'épidémie.
Le Kenya ne disposant évidemment pas des mêmes moyens financiers que les pays européens (bien que ceux-ci subissent aujourd'hui des décennies de coupes budgétaires dans le secteur de la santé), les conséquences socio-économiques sont particulièrement craintes à plusieurs niveaux.
Tout d'abord, les mesures de confinement feront inévitablement perdre du chiffre d'affaires dans de nombreux secteurs. Alors que la perte pourrait se chiffrer en dizaines de millions d'euros pour le seul secteur touristique, particulièrement sur la côte sud-ouest, le double effet de l'inflation des prix sur certaines denrées alimentaires (riz et maïs notamment)[2] et la dépréciation de la valeur du shilling kenyan sur les marchés pourrait entraîner une crise importante en limitant les importations et en diminuant la valeur des exportations. Selon le gouverneur de la banque centrale, Patrick Njoroge, « le scénario d'une croissance de 6% pour 2020 ne tient plus la route ».
Le Kenya espère obtenir de la part d'institutions bancaires internationales une aide exceptionnelle pour conférer à son marché intérieur une meilleure résilience et un redressement post-crise plus rapide. A ce jour, un fonds d'aide en plusieurs volets de 115 milliards de shillings (environ un milliard d'euros) a été demandé auprès de la Banque Mondiale et du FMI, dont les versements seraient étalés sur plusieurs mois. La première demande d'aide, d'une valeur de 5 milliards de shillings (43,4M€), serait entièrement destinée au budget de la Santé afin de fournir au pays les équipements de lutte nécessaires. La deuxième, adressée au FMI, concerne une enveloppe de 35 milliards de shillings (304M€) destinée à alimenter les programmes d'urgence. La troisième, réclamée à la Banque Mondiale via son programme Development Policy Operation (DPO) et destinée à être injectée dans l'économie afin de limiter la casse, se chiffrerait à 75 milliards de shillings (651M€).
A ce jour, le Kenya dispose d'infrastructures de santé développées pour dépister et traiter le Covid, notamment les Kemri disséminés dans le pays, mais il est à craindre qu'elles soient débordées si, comme le prévoit l'OMS, le nombre de cas augmente dans les semaines à venir. Hier, le pays a reçu une aide de la part de la Jack Ma Foundation et de l'entreprise Alibaba, qui distribuent à tous les pays d'Afrique des équipements de lutte contre le virus. Le premier chargement débarqué à Nairobi comprenait 20.000 kits de dépistage, 1.000 tenues de protection pour les soignants et 100.000 masques.[3]
Le problème ne concerne pas seulement les échanges internationaux mais la structure économique même du pays. Ici, 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté ; le taux de chômage est de 11% ; les deux-tiers de la population active appartiennent au secteur agricole ; le salaire moyen à Nairobi est de 340€ par mois environ. Si les supermarchés des quartiers aisés ont pu se doter de mesures de protection adaptés (désinfection des caddies, port de masques et gants par les employés, présence de gels hydro-alcooliques dans tous les rayons et mesures de distanciation sociale d'au moins un mètre), cela ne concerne qu'une maigre tranche de la population. Les marchés populaires notamment, seul lieu dans lequel la plupart des travailleurs peuvent s'approvisionner, ne sont pas aptes à mettre en place ces mesures ou ne le font pas par manque d'informations ou d'initiatives. Or, étant sur-fréquentés, ils s'érigent en lieux de confinement et de contamination idoines. Les journaux dénoncent une « indiscipline » des kényans, mais il faut y voir surtout une absence cruciale d'informations et de moyens sanitaires pour une large partie de la population que la destruction d'étals par les forces de sécurité ne suffira pas à compenser. Aux recommandations de l'OMS concernant les gestes barrières contre le virus et notamment le lavage de mains régulier, une habitante du bidonville de Kibera répondait la semaine dernière : « Me laver ? Mais avec quoi ? […] Je n'ai même pas de quoi laver mes enfants une fois par semaine ».
Les populations pauvres du pays n'ont pas les outils pour lutter contre un tel virus, accentuant d'autant plus la peur de la contamination. Il y a deux semaines, un homme était presque battu à mort par des habitants pour avoir présenté publiquement des symptômes (toux et fièvre) dans un autre bidonville de Nairobi. Doit-on penser de ces gens qu'ils sont absurdes ? Non. On doit considérer qu'en l'absence de toute protection sociale, la psychose d'une nouvelle épidémie au premier rang de laquelle ils se trouveront, faisant craindre des milliers de morts potentiels, développe une violence se superposant à celle de leur quotidien. Dans le même temps, le prix des denrées augmente, occasionnant des difficultés supplémentaires pour s'alimenter. La presse se veut rassurante sur l'épidémie, mais nul ne peut vraiment affirmer que les choses iront en s'arrangeant. Selon un sondage récent, les kenyans semblent globalement dubitatifs sur l'action du gouvernement. 79% d'entre eux se disent « profondément inquiets » sur leur survie économique et leur capacité à payer leur prochain loyer. Les inégalités sociales, une fois n'est pas coutume, s'accentuent en période de crise. Nous ne sommes pas égaux face à la maladie.
Parallèlement à la crise du Covid-19, les fermes du South Rift sont infestées de sauterelles dévorant les fourrages des producteurs. Les forêts sont englouties par des nuées d'insectes, poussant les animaux sauvages à fuir vers des terres cultivées pour y trouver subsistance. L'attention étant braquée sur la pandémie, les largages d'insecticides ont été suspendus dans certaines localités, faisant craindre aux fermiers la perte de toutes leurs récoltes sans indemnisation. Le ministère de l'agriculture se veut rassurant et assure déployer des agents sur le terrain pour limiter la propagation des nuées, mais ne peut pas lutter sur tous les fronts avec peu de moyens. L'avenir dira comment le Kenya, troisième économie d'Afrique de l'Est, sortira de cette crise. Mais il est à peu près certain que la chance jouera beaucoup sur ces lendemains.
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[1] Voir la carte interactive dressée par Jeune Afrique sur son site internet
[2] Le capitalisme n'ayant décidément pas de morale, le journal 𝐷𝑎𝑖𝑙𝑦 𝑁𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 a fait paraître ce jour un article sur les malversations d'un certain nombre de producteurs, surnommés « cartels », ayant organisé un monopole sur certains produits (papier toilette, savons, farine) afin de faire artificiellement grimper leur valeur en cette période de crise et tirer un petit bénéf' des familles en spéculant sur la demande. L'augmentation du prix des denrées a cependant d'autres causes, comme la diminution du stock de marchandises dû à la fermeture de certaines régions productrices ou la réduction de certaines importations dû au ralentissement du trafic commercial mondial.
[3] Mr Jack Ma, entrepreneur chinois, fondateur du site commercial Alibaba et d'Alibaba express, a fait la promesse de livrer aux 54 Etats membres de l'Union Africaine un total de 1,1 million de kits de dépistage, six millions de masques et 60.000 tenues de protection, répartis également entre chaque pays.
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